Présentation. Cet instrument singulier attire le regard par sa silhouette inhabituelle. On l’appelle parfois « luth à double manche » et il se distingue du luth classique par une tessiture élargie qui invite à explorer des lignes graves.
Promesse. Dans cette introduction, je retrace l’origine orientale du nom (arabe al-ʿūd), son apogée aux XVIe et XVIIe siècles, puis le déclin au XVIIIe. Je précise aussi la logique musicale : extension des basses et rôle d’accompagnement.
Contexte court : Moyen Âge, renaissance, baroque, puis affaiblissement face à des instruments plus puissants. Le volume sonore, le coût des cordes en boyau et la fragilité expliquent en partie ce recul.
Feuille de route. La suite détaillera origines, implantation européenne, innovation des manches, lutherie, tablatures, répertoire et figures clefs comme Thomas Mace et le renouveau lié à la musique ancienne.
Comprendre le luth : repères historiques et son identité d’instrument à cordes pincées
Son identité sonore prend racine dans un voyage du Proche-Orient vers l’Europe. Instrument à cordes pincées, il désigne aussi une catégorie organologique où les cordes restent parallèles au manche.
Du ‘ūd au luth occidental : la filiation combine formes persanes et caisse en lamellé-collé arabe. Vers le XIVe siècle, les artisans européens ajoutent des frettes pour favoriser la polyphonie et adapter le jeu.
La signature sonore tient à la caisse en demi-poire et au dos en côtes assemblées. La table d’harmonie, souvent en épicéa, porte des rosaces sculptées qui filtrent la résonance.
Des renforts internes en parchemin et un barrage léger rendent l’instrument étonnamment léger pour sa taille. Les chœurs — paires de cordes souvent en cordes boyau — épaississent le grain, tandis que la chanterelle reste souvent simple.
Les cordes en boyau offrent une attaque douce, prisée à la Renaissance pour la chaleur et la clarté des voix. Pour en savoir plus sur les origines des instruments cordes, consultez cette page : instruments cordes anciens.
Du Moyen Âge à la Renaissance : l’implantation du luth en Europe
L’arrivée par l’Espagne mauresque a été décisive. Les routes commerciales et la présence almohade rendent la péninsule porte d’entrée entre 711 et 1492. Les Cantigas de Santa María offrent des traces iconographiques précises qui montrent l’usage et la diffusion du modèle dans des cercles savants.
L’essor des ateliers européens
Peu à peu, l’objet importé devient un instrument européen. Des foyers de production se structurent, notamment à Füssen en Bavière. Puis, artisans et techniques migrent vers l’Italie du Nord et Venise, où des ateliers comme celui de Luca Maler se font connaître pour une production soutenue.
Évolution du nombre de chœurs
Au XVe siècle, Tinctoris décrit des modèles à 4–6 chœurs. L’ajout progressif de cordes graves se poursuit jusqu’au XVIIIe pour répondre aux besoins d’harmonie et de tessiture. Plus le nombre de chœurs augmente, plus le choix des bois et la conception du dos en côtes deviennent cruciaux pour garder stabilité et résonance.
Préparation au développement suivant : cette recherche de graves ouvre la voie à des solutions techniques, comme l’allongement du manche ou l’apparition d’un second manche pour étendre la tessiture.
Le luth à deux manches : histoire et usages musicaux
Pour répondre aux basses exigées par les ensembles du XVIIe siècle, on a parfois ajouté un second manche. Problème musical : les répertoires baroques demandent des basses plus profondes sans perdre l’agilité et la clarté du jeu.
Principe du second manche : un espace dédié aux cordes graves permet d’ajouter des cours souvent joués à vide. Ces cordes enrichissent l’harmonie et stabilisent l’accompagnement tout en gardant la maniabilité du manche principal.
Double chevillier et limites : le chevillier supplémentaire accueille plusieurs cordes (certains modèles atteignent 24 cordes contre 12 sur des modèles simples). La longueur vibrante augmente (ex. indicatif : 58 cm / 73 cm / 85 cm), ce qui pose des contraintes de tension, d’accordage et d’entretien.
Confusions fréquentes : il faut distinguer instrument à double manche, archiluth, théorbe et chitarrone par la taille, la fonction (soliste vs continuo) et l’organisation des basses. Diderot rapproche cette variante du théorbe.
Usage pratique : la continuité entre jeu soliste (pièces polyphoniques) et rôle d’ensemble (basse continue en cour) se développe au XVIIe siècle. Pour approfondir la typologie et les différences, consultez cette ressource sur les variantes historiques.
Lutherie et matériaux : comment se fabrique un luth à deux manches
Artisans et facteurs équilibrent légèreté et solidité. Ils choisissent les essences pour favoriser la clarté et la réactivité sonore.
Bois, côtes et parchemin intérieur
Les côtes sont taillées en fines lattes d’érable ou de poirier puis collées bord à bord pour former la caisse. Cette forme très arrondie favorise la diffusion des harmoniques.
Des bandes de parchemin collées à l’intérieur renforcent sans alourdir. Le résultat : une caisse légère mais résistante, prête à supporter une tension importante.
Table en épicéa, rosaces et barrage
La table en épicéa joue le rôle central de la table harmonie. Sa faiblesse d’épaisseur apporte sensibilité dynamique et projection.
Les rosaces sculptées remplacent un grand trou et filtrent le timbre. Le barrage interne est calibré pour équilibrer basses et aigus et donner une sonorité intime.
Frettes, touche et ergonomie
La touche est au même niveau que la table. Cela donne un contact direct et une ergonomie particulière pour le jeu polyphonique.
Des frettes en boyau nouées permettent des réglages fins, complétées parfois par frettes en bois collées sur la table. Ces éléments influencent l’attaque et l’intonation.
Contraintes de tension et maintenance
Un système à double manche porte une tension totale élevée (ordre de grandeur ~200 kg). Il faut un choix précis du barrage et du manche pour éviter la déformation du dos.
L’entretien exige vigilance : sensibilité hygrométrique, remplacement régulier des cordes boyau et réglage des frettes. Vérifier également les chevilles coniques pour limiter les frictions.
« Chaque choix de matériau module la couleur, de la table aux côtes. »
En somme, la technique de construction conditionne le timbre, la tenue d’accord et la fin expressive de l’instrument. Pour un rappel organologique, consulter cette page Wikipédia.
Accords, chœurs et tablatures : le langage musical du luthiste
La lecture des doigts prime : chœurs et accordages forment le cadre du jeu pratique. Ce système relie la construction de l’instrument à la manière de composer et d’accompagner.
Comprendre les chœurs
Un chœur désigne une paire de cordes jouées ensemble. Ce dispositif renforce le timbre et crée plus de présence sonore.
Sur certains modèles, les chœurs graves sont montés à l’octave. La chanterelle, souvent simple, porte la ligne mélodique et assure la projection.
Accordages historiques
Trois systèmes dominent : le « vieux ton » (XVIe : sol-do-fa-la-ré-sol), le « nouveau ton » du XVIIe siècle (la-ré-fa-la-ré-fa) et la normalisation progressive en ré mineur à la fin du siècle.
Ces accordages influencent directement l’écriture d’accords et la façon dont les cordes graves sont utilisées à vide pour soutenir l’harmonie.
La tablature : lire les positions plutôt que les notes
La tablature représente la position des doigts sur la touche. Elle indique corde et case, pas la hauteur en notation absolue.
Ce mode de lecture facilite l’accompagnement : gestion des voix intérieures, placement des basses et choix des voicings restent ergonomiques pour la main gauche.

Pour aller plus loin, consulter des variantes historiques montre comment accordages et tablatures conditionnent les usages en ensemble.
Usages musicaux du luth à deux manches : de la cour aux ensembles
Dans les petits salons, la sonorité délicate favorise une esthétique de proximité et de raffinement.
Instrument de chambre et airs de cour
Projection modérée : la faible puissance convient aux espaces intimes des cours et aux salons. Le rendu favorise l’équilibre entre voix et accompagnement.
Cette acoustique façonne l’esthétique française des airs. Les pièces se veulent élégantes, sobres, centrées sur la clarté des lignes.
Basse continue et soutien harmonique
Rôle collectif : en basse continue, l’instrument stabilise l’harmonie et l’assise rythmique. Les cordes graves du second manche offrent des fondations plus solides.
Les luthistes alternent notes à vide et lignes mobiles pour donner relief et mouvement à la basse.
Jeu aux doigts et couleur sonore
Le jeu aux doigts offre une grande palette de nuances. Pulpe ou ongle permettent d’ajuster attaque et timbre selon la pièce.
En ensemble, la complémentarité avec viole de gambe ou clavecin crée un tissage de timbres précieux. Ce placement le rend prisé par les musiciens de musique ancienne.
Instrument prestigieux mais exigeant, il nécessite des luthistes spécialisés et un entretien rigoureux. Pour un éclairage sur son rôle social et sacré, consulter rôle profane et sacré.
Répertoire et figures marquantes entre XVIe et XVIIe siècle
Le corpus de la période prouve les usages : on y trouve pièces solistes (pavanes, fantaisies, suites) et pièces d’accompagnement conçues pour profiter des chœurs et des basses.

John Dowland et l’âge d’or anglais
John Dowland incarne l’écriture idiomatique. Ses œuvres privilégient contrepoint et lignes chantantes. La « Lachrimae Pavan » demeure un emblème de profondeur expressive.
École française : Charles Mouton
Charles Mouton développe un goût raffiné. Ses suites et chaconnes misent sur l’ornementation et les agréments. Ces œuvres montrent une pratique tournée vers l’élégance de cour.
Robert de Visée et les pratiques de cour
Robert de Visée navigue entre instrument et théorbe. Sa méthode illustre l’usage mixte : pièces solos, accompagnement pour voix et adaptation selon le cadre cérémoniel.
Repères d’écoute : cherchez basses à vide, voix intermédiaires soutenues et arpèges réguliers. Cette texture se transpose mal sans réarrangement sur guitare moderne.
| Interprète | Styles dominants | Œuvres emblématiques |
|---|---|---|
| John Dowland | Polyphonie, mélodie chantante | Lachrimae Pavan, airs pour voix et instrument |
| Charles Mouton | Suites, chaconnes, agréments | Pièces sur différents modes, danses raffinées |
| Robert de Visée | Musique de cour, pratiques mixtes | Pièces pour cour, arrangements pour théorbe |
Le déclin au XVIIIe siècle s’explique par un faible volume sonore, le coût des cordes boyau et l’évolution des goûts vers des formations plus puissantes. Malgré cela, ce répertoire survit grâce à des copies d’instruments et des luthistes spécialisés.
Conclusion
Conclusion : l’évolution observée sur plusieurs siècles répond à des besoins sonores précis. Cet instrument prend racine dans une filiation orientale, gagne l’Espagne puis s’affirme en Europe. Son histoire montre une adaptation constante.
L’innovation des basses illustre une solution pratique, non un gadget : ajout de cordes, variations d’accordage et soin des matériaux produisent une couleur propre. Le luth devient outil de basse continue pour la musique de cour.
La maintenance, la fragilité des cordes boyau et les exigences de volume expliquent le recul au XVIIIe. Pourtant, le répertoire survit. Aujourd’hui, luthiers, luthistes et ensembles renouent avec ces timbres, réinscrivant l’usage dans l’écoute contemporaine.
